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Mémoire des lieux et formation de l’Etat. Des terroirs et des régions dans l’Etat-nation


 Rabat, Ecole de gouvernance et d'économie, 14-16 décembre 2015

 

La décentralisation et la régionalisation sont aujourd’hui des impératifs partagés au Maroc comme ailleurs, qui ont pu être suscités par des sollicitations de la population (au nom de la participation, de la démocratisation, de la reconnaissance de spécificités locales), par des pressions et conditionnalités d’organisations internationales (par des effets de mode et une idéologie néolibérale d’un « allègement » de l’Etat), par l’influence de groupes constitués (les cabinets, consultants et experts en organisation territoriale, en state-building et autres ingénieries) ou par des demandes de l’Etat central lui-même (dans une optique de « décharge » sur d’autres niveaux de l’autorité publique). Elles font l’objet de politiques publiques, mettent en branle des techniques et des dispositifs bureaucratisés, s’appuient sur des savoirs géographique, économique et gestionnaire largement comparables, qui circulent d’un pays à l’autre, des sphères administratives et politiques aux sphères associatives et universitaires à partir de « bonnes pratiques », de « cas d’école » et de « success stories ».

L’actualité de la décentralisation et de la régionalisation se focalise souvent sur les cadres juridiques et les politiques publiques : répartition des pouvoirs entre Etat et régions, rôle de la tutelle, construction d’une politique publique régionale, mise en place d’une administration. Ce faisant, elle cache des problématiques historiquement constituées, autrement plus politiques, qui seules permettent de dépasser le catéchisme de la « démocratisation », de la « participation » ou de la « rationalisation territoriale et administrative », et de comprendre la singularité et les aléas de ces processus dans des situations concrètes données. De fait, ces reconfigurations ne peuvent être saisies que si l’on prend en compte les dynamiques historiques de formation de l’Etat-nation, et notamment la dimension « régionaliste » qui l’a accompagnée. Partout leur histoire suggère l’importance des tensions qu’elles ont engendrées parmi les élites. Ces dernières ne peuvent en effet exister au niveau national qu’en mettant en exergue les particularités régionales bien qu’elles représentent, localement, l’identité nationale. L’explication des mouvements régionalistes par le seul désir d’autonomisation évacue l’idée que l’intégration nationale représente une émancipation tout à la fois par rapport aux liens communautaires et par rapport aux stratifications sociales locales. La dimension régionaliste de la formation de l’Etat prend évidemment des configurations différentes dans le temps et dans l’espace, fonction de la spécificité des forces sociales qui portent ces dynamiques, des rapports de force, des conflits du moment… Seule l’intégration du temps long nous donne à voir l’intelligibilité de ces dynamiques.
La signification politique propre de phénomènes apparemment similaires apparaît clairement lorsque l’on prend en compte la trajectoire historique de l’Etat mais aussi ses imaginaires et la multiplicité de ses pratiques gouvernementales. L’objectif de cette semaine de la recherche est précisément d’explorer quelques unes de ces principales problématiques et de les revisiter, à l’instar de la formation asymétrique de l’Etat et de la nation ; des formes différenciées du capitalisme et de son rapport à la sphère publique ; des conflits et traumatismes historiques et leur incorporation dans des mémoires localisées ; des logiques de terroir et des questions d’échelle, non seulement géographiques et spatiales, mais aussi temporelles ; de la formation ambiguë des identités et sentiments d’appartenance ; des transformations des modes de gouvernement et du travail des imaginaires sur la signification des pratiques sociales ; de la trajectoire de médiation entre centre et périphérie…

Béatrice Hibou et Mohamed Tozy